Démocratie citoyenne, sauce islandaise – continuons à taper sur nos casseroles!

par Élisabeth Gibeau
analyste politiques sociales et fiscales

Ce n’est pas seulement dans les pays totalitaires qu’il est légitime de prendre la rue pour revendiquer des changements. Nos démocraties représentatives exigent que nous nous sentions impliqués et confiants dans les décisions qui se prennent en notre nom. Lorsque nous perdons confiance en nos élus, prendre la rue est l’un des moyens à la disposition des citoyens, surtout lorsque consultation et écoute font défaut même si réclamés à grands cris. Manifester n’est pas seulement destiné à renverser des dictatures: dans nos sociétés occidentales, cela peut aussi donner des résultats concrets, pertinents et justifiés – voyons par exemple comment les citoyens ont investi leur démocratie, en Islande, depuis 2008.

En 2008, l’économie islandaise s’arrête en l’espace d’une semaine, suite aux énormes difficultés financières des banques du pays. Réaction: pour éviter leur faillite, on choisit de nationaliser les banques Glitnir, Landsbankinn et Kaupthing, plutôt que d’injecter des fonds publics comme en Espagne ou en Grèce. L’ensemble des dettes de l’Islande égale alors neuf (9) fois son PIB. La monnaie s’effondre et la bourse suspend ses activités après une baisse de 76%[1].

En janvier 2009, suite à des manifestations sans précédent, le premier ministre islandais remet la démission de l’ensemble de son gouvernement, tel que l’exigeait la population, qui manifestait depuis des semaines «armée» de casseroles et autres ustensiles de cuisine. Le journal Figaro parle de la «révolution des casseroles»[2].

La semaine suivante, une coalition formée des deux principaux partis de gauche prend le pouvoir.  Mais les citoyens islandais réclament encore plus: «On assiste à un immense sursaut citoyen», commente Karl Blondäl, rédacteur en chef adjoint du grand quotidien Morgunbladid. «Un mouvement comparable à ceux qui ont renversé les dictatures d’Europe centrale. Bien sûr, notre système politique n’est pas une dictature, mais il est très critiqué pour sa corruption et son népotisme[3]

Pour enrayer le fort mécontentement envers la classe politique, une révision de la Constitution est exigée et, en novembre 2010, 25 citoyens sont élus parmi 522 candidats. Parmi les sujets sur la table, la séparation de l’Église et de l’État, la nationalisation de l’ensemble des ressources naturelles ainsi qu’une séparation claire des pouvoirs exécutif et législatif[4]. Tout ne va pas sans heurts car, dès janvier 2011, la Cour suprême invalide l’élection de l’Assemblée constituante. En mars 2011, le gouvernement annonce la création d’un Conseil constitutionnel dont les membres seraient les personnes élues précédemment[5]. Le Conseil remet un rapport préliminaire en juillet 2011[6]. Il y est précisé que la nouvelle loi fondamentale sera soumise au vote de l’ensemble des citoyens suite à son étude par le Parlement, à l’été ou l’automne 2012. On y confirme une plus stricte  séparation des pouvoirs législatifs et judiciaires, de même qu’on y précise les modalités d’une meilleure transparence des administrations publiques et de leur devoir d’information. La participation citoyenne est aussi mise de l’avant, avec un pas important vers la démocratie directe; ainsi, 10% de la population pourrait désormais demander un référendum sur une loi passée par le parlement. Les mandats du parti au pouvoir seraient aussi limités à trois, ou 8 ans maximum[7].

Pendant ce temps ont lieu deux référendums demandant à la population s’ils sont d’accord pour rembourser la dette de près de 5 milliards$ aux gouvernements de Londres et La Haye, qui avaient été contraints en 2008 d’indemniser des milliers d’épargnants touchés par la faillite de la banque Icesave. Le résultat est deux fois le même: non à 93% en mars 2010 et non à 60% en avril 2011[8]. Le message est clair: les Islandais ne veulent pas payer pour une crise provoquée par des banques et des politiciens irresponsables. Les banquiers seront même jugés et emprisonnés.

Aujourd’hui, l’économie islandaise prend du mieux. Selon le spécialiste de l’Islande, M. Sallé, interviewé par le magazine Le Point, sa croissance devrait être cette année de plus de 3%, le taux de chômage est retombé à 7%, l’endettement des ménages s’est contracté et la balance commerciale est positive[9].

Certes, les débats sont encore vifs, la reprise économique est timide en Islande (mais bien réelle), la nouvelle Constitution n’est pas encore adoptée. Mais les 300 000 Islandais ont montré de quel bois ils se chauffent depuis 2008 en insistant pour que leurs voix soient entendues. Ils ont obtenu des gains considérables de la part de leurs élites politiques. Et tout ça, grâce à l’exercice d’une démocratie citoyenne qui a commencé dans la rue… à l’image du processus qui est en marche ici avec le printemps érable.

Alors, ne nous laissons pas berner quand Jean Charest fait l’amalgame facile entre rue et violence, ou quand on nous dit que la démocratie ne s’exprime qu’une fois aux 4 ans et ripostons en tapant encore plus fort sur nos casseroles. L’État, c’est nous – n’hésitons pas à réclamer plus d’écoute de la part de nos élus. Manifester, c’est l’outil démocratique d’une population qui ne peut se payer de lobbyistes ni distribuer d’enveloppes brunes pour se faire entendre.

Gardons à l’esprit les retombées démocratiques des manifestations en Islande quand M. Charest nous parle de violence dans les rues; prenons acte de ce qui s’est déroulé pacifiquement ailleurs et continuons à faire résonner nos pas sur le macadam. La multiplication de nos voix et une participation citoyenne accrue sur le plan politique forceront l’écoute de ceux qui doivent gouverner en notre nom.

 


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2 Commentaires

  1. Carole Laberge

    Ce que je retiens de l’exemple Islandais, c’est qu’il ne faut pas lâcher. Ce que font d’ailleurs en ce moment les étudiants par leur tournée nationale. Jusqu’à maintenant, ils ont bravement tracé le chemin et ils continuent bien que certains d’entre nous nous essoufflons. Par contre, dans mon milieu de travail, bien que nous serons en vacances pour la majorité du mois d’août, nos sommes déterminés à revenir plutôt s’il y a déclenchement d’élections. Nous sommes déterminés à faire tomber le gouvernement Charest, à faire de l’éducation populaire afin de faire connaître certaines de nos revendications et à confronter les partis politiques en regard de ces mêmes revendications (hausse des tarifs d’électricité, taxe santé, gratuite de l’éducation, entre autres). De plus, nous nous joindrons à la grève sociale cet automne si elle a toujours lieu. Nous voulons prendre tous les moyens nécessaires pour nous faire entendre auprès des éluEs afin qu’ils cessent de gouverner pour le fameux 1% de possédants dénoncés par les Indignés et qu’ils se mettent au service de la majorité comme il se doit. Les Islandais l’ont fait pourquoi pas nous?

    17/07/2012 | 1:34
  2. Louise Wiseman

    Bien sûr je suis d’accord avec Carole. Je me demande toutefois, si Pauline, dans son Gouvernement, est au courant de ce que nous les citoyens, pensons et demandons !
    Je ne crois pas que Pauline ait le temps de lire ce qui se dit sur le blog de l’Union des Consommateurs, ni sur aucun autre d’ailleurs.
    Avec les secrétaires ou autres titres de ceux et celles qui reçoivent les communiqués, combien se rendent au premier ministre ?

    05/12/2012 | 11:24

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